Joe Wright : Anna Karénine (2012)


a.struve - Posted on 06 janvier 2013

 

 

Au mois de décembre 2012 est sortie une nouvelle adaptation cinématographique du roman Anna Karénine de Tolstoï,  réalisée par le cinéaste anglais Joe Wright. Rappelons-en brièvement l’histoire du roman.

Celle-ci se situe en Russie, à la fin du XIXème siècle. Anna, mariée à Alexis Karénine, un haut fonctionnaire de l’Etat, quitte Saint-Pétersbourg pour  Moscou où elle va rejoindre son frère. Durant son voyage, elle rencontre le comte Vronski dont elle tombe éperdument amoureuse. Ne songeant d’abord qu’à préserver sa vie de famille, qui lui est précieuse, elle tente un temps de résister à cet amour. Mais en vain.  Quand elle rencontre de nouveau Vronski,  venu à Saint-Pétersbourg pour la voir, elle finit par s’abandonner corps et âme à sa passion. Elle découvre bientôt qu’elle attend un enfant de lui. Affolée, elle avoue alors son infidélité à son mari et lui demande de lui pardonner. Elle lui promet de ne plus revoir son amant. Mais à peine a-t-elle croisé de nouveau Vronski qu’elle en oublie toutes ses résolutions. Tous deux décident de fuir ensemble. Ils vivent pendant quelques semaines un bonheur idyllique, puis leur amour se dégrade. Ils découvrent la difficulté de  vivre en marge de la société, et d’être regardés par la plupart avec plus grand mépris. De plus, Anna s’en veut d’avoir abandonné son fils. Finalement, désespérée, elle se jette sous un train. 

C’est Keira Knightley qui a été choisie par Joe Wright pour interpréter Anna. Jude Law endosse le rôle de Karénine,  et Aaron Johnson, celui de Vronski. Cette distribution a été critiquée : on a dit que l’Anna Karénine du roman n’était pas si vive, lisse et saine d’esprit. On a aussi dit que Vronski, en blondinet, eût fait rire l’Anna de Tolstoï, et n’aurait pas retenu son attention le moins du monde. Mais le film ne montre pas une Anna Karénine saine et sans psychoses ! Dès que sa grossesse commence, on la voit en proie à des crises, des angoisses, des colères incontrôlables. Elle ne semble certes pas malade, mais névrosée, sans aucun doute. Quant à Vronski, fallait-il qu’il soit, au contraire, brun et musclé, pour provoquer la passion d’Anna ? C’est son caractère interdit qui rend à Anna cette passion irrésistible, pas le joli minois de l’acteur. Et l'atmosphère qui entoure cet interdit est recréée à la perfection. 

Le regard se perd dans les costumes brillants et les fourrures, et l’on pense : « C’est un beau spectacle ». Car c’est ce que Joe Wright a réussi à apporter au roman de Tolstoï : le spectacle. En effet, dans son adaptation d’Orgueil et Préjugés, déjà tournée avec Keira Knightley et dont certaines scènes semblent reprises directement dans Anna Karénine, Joe Wright n’avait réussi qu’à illustrer vaguement le roman de Jane Austen, sans que le film ait un réel intérêt. Ici, l’image est travaillée pour elle-même, comme un support bien à part. Par exemple, dans l’épisode du bal, où Anna danse avec Vronski, et où les autres danseurs disparaissent : l’on ressent alors la fascination que les personnages éprouvent l’un pour l’autre, et leur oubli de la haute société de Moscou, où tout n’est qu’apparence et hypocrisie, et qui les observe et les juge. Certes, on note ici et là quelques infidélités au roman, mais celles-ci sont dues surtout au changement de support, et cela rend tout de même mieux qu’un Orgueil et Préjugés collé au roman, auquel le cinéma n’apporte rien, et auquel il enlève même l’attrait du style de Jane Austen.

Mais outre Orgueil et Préjugés, ce sont d’autres romans qui nous viennent à l’esprit quand nous regardons le film. On songe aussi à Madame Bovary ou à La Princesse de Clèves, qui, comme Anna Karénine, nous émeuvent encore aujourd’hui par les questions qu’ils soulèvent autour de l’amour et de sa place dans la société : faut-il le laisser prendre le dessus et détruire toute une vie bien rangée et établie pour un bonheur qui, finalement, n’est peut-être que vain, parce qu’éphémère ? Ou faut-il lui préférer une vie raisonnable mais sans passion, voire insipide? Dans Anna Karénine, la réponse de Tolstoï s'incarne dans le couple Kitty-Lévine, qui, bien accordés, se marient et vivent un bonheur tranquille à la campagne. Mais cette réponse ne tranche cependant pas clairement la question, car l’on voit bien ― et le film de Wright le souligne nettement ― que la complicité calme et raisonnée de Lévine et Kitty n'a rien à voir avec la passion immodérée d'Anna et Vronski. Aussi, peut-être n'existe-t-il, en définitive, qu'un choix de vie, plus qu'une réponse claire et tranchée.

 

Léa Parizot – L1 Humanités