A l’origine un poème de Mallarmé, « L’après midi d’un faune » devient une symphonie sous la plume de Debussy quelques vingt années plus tard. 

« La plus forte influence qu'ait subie Debussy est celle des littérateurs, non celle des musiciens »
Paul Dukas.

A la lecture du poème, on plonge d’emblée dans une atmosphère musicale singulière. Dans cet églogue transparaît la volonté qu’ont les Romantiques de se réapproprier leur « bien », l’essence même de la musique : la faculté d’abstraction. Ainsi, la musicalité est originellement présente dans ce poème. Littérature et musique se rencontrent à nouveau grâce à l’ « illustration libre » du poème par le compositeur Claude Debussy, Prélude à l’après-midi d’un faune. Le choix de ces termes n’est pas anodin, ils sous-entendent l’autonomie artistique de chacune des oeuvres et repoussent les présupposés qui réduiraient la symphonie à une simple transposition instrumentale du poème. L’après midi d’un faune et son Prélude partagent néanmoins de nombreuses particularités comme l’absence de fil narratif : dans le texte poétique comme dans la symphonie se succèdent plusieurs tableaux dont la progression n’est pas chronologique. La musique de Debussy et la poétique de Mallarmé sont proches car elles répondent toutes deux à une esthétique symboliste qui privilégie l’Idée à l’objet. Ainsi le Prélude vise aussi à susciter des émotions et à évoquer des impressions plutôt qu’à décrire une suite d’événements.

 

Et c’est bien dans cette propension à nous faire ressentir l’Idée par la musique que transparaît le génie de Debussy, car les images que suggère le Prélude à l’après-midi d’un faune sont mystérieuses, douces et harmonieuses. Les notes dessinent les contours d’un univers féérique, ce concert champêtre nous laisse dans une paresseuse béatitude. Le choix de la flûte traversière confère légèreté à l’ensemble de la partition qui semble avoir été écrite au petit matin d’un jour de printemps. Les arabesques répétées hypnotisent l’auditeur qui dès lors éprouve le sentiment d’une extrême lassitude, le plongeon vers la rêverie est agréable, les portes du songe s’ouvrent sur une danse passionnée et voluptueuse des notes. L’apaisement est tel que notre corporalité se dématérialise, la fluidité de l’oeuvre pousse nos sens à l’enivrement et notre corps à la liquéfaction. Tout du long, la musique suggère avec finesse les intensités et les évolutions des désirs du faune assoupi, assommé par la chaleur cuisante d’un soleil implacable. 

 

Laureline Guilloteau