Elève de Valerio Adami, Audrey Schwarz est devenue l’artiste contemporaine sur laquelle les collectionneurs misent. Tourmentée par son enfance difficile, ses tableaux sont souvent ambigus. Elle expose actuellement à la galerie Enviedart.


 

      Une jeune danseuse classique réalise une figure artistique en pleine rue… ou est en train d’agoniser sur un trottoir. Magnifique d’un côté, insoutenable de l’autre. Impossible de se prononcer car Audrey Schwarz sait manier ses crayons de sorte qu’elle offre plus de questions que de solutions dans ses œuvres. Cette obscurité est au cœur de son imaginaire artistique car, pour elle : « Nous n’aurons jamais toutes les réponses de notre existence… Comment pourrais-je avoir la prétention d’en donner dans mes dessins ? »

      Ce souci d’ambivalence explique qu’elle refuse les couleurs vives dans ses tableaux. Elle préfère la simplicité d’une opposition noir/blanc qu’une palette trop riche qui dévaluerait le sujet. Audrey Schwarz fait aussi partie de ses créateurs qui privilégient l’utilisation du fusain et du crayon. Fragiles, ses œuvres se veulent à l’image de la vie humaine périssable. « Le crayon est, pour moi, un outil noble pour la création. J’aime l’idée qu’il puisse disparaître d’un coup de gomme tout comme nous pouvons mourir en une seconde. J’utilise aussi le fusain. C’est plus durable, mais le fait que ce soit un outil carbonisé en vase clos me fournit cette dimension destructrice que j’aime donner à mes créations. »

      L’omniprésence de la mort dans l’univers d’Audrey Schwarz provient de son enfance difficile. Sans exhibitionnisme, avec beaucoup de lucidité et de recul, l’artiste analyse ce qui a rendu ses créations aussi sombres : « J’avais huit ans lorsque mon père a assassiné ma mère. Il est allé en prison où il s’est suicidé. Enfant unique et sans personne pour s’occuper de moi, j’ai été placée en famille d’accueil. J’ai été violée, battue par mes différents ‘bienfaiteurs’ alors que leurs épouses fermaient les yeux. A dix-huit ans, j’ai tout laissé tomber pour parcourir le monde. Je suis allée en Italie, j’ai fait des petits boulots, j’ai appris la langue, mais je n’arrivais pas à trouver qui j’étais. »
      Audrey Schwarz est alors serveuse dans un bar. Elle y rencontre un client qui dessine durant son repas. Intriguée, elle l’observe. L’homme remarque son intérêt et engage la discussion. Rapidement, une complicité se noue. Ce client atypique n’est évidemment pas n’importe qui. Il s’agit de Valerio Adami, peintre italien qui vit et travaille entre l’Italie, la France et l’Inde. Il est célèbre pour ses aplats aux couleurs acidulées entourés d’un épais contour noir qui évoque la bande dessinée. Fasciné par cette jeune fille sombre, il décide de la prendre sous son aile et lui apprend les bases du dessin.

      Bien loin des créations de son maître, Audrey Schwarz trouve son identité artistique dans la noirceur, ce qui fera d’elle une des artistes contemporaines les mieux cotées chez les collectionneurs. Adami et Schwarz sont aujourd’hui encore très proches même si chacun poursuit sa carrière de son côté.

      Dans sa dernière exposition à la galerie Enviedart, Audrey Schwarz livre une collection d’œuvres qu’elle souhaite autobiographiques. Si son passé a toujours influencé sa façon d’envisager la création, c’est la première fois qu’elle décrit ses dessins comme une représentation fidèle et introspective de son vécu. Intitulée Black Life, l’exposition mêle à la fois des dessins et des photos. Les connaisseurs les plus fins de la vie de Schwarz pourront décrypter sans trop de difficulté les différentes étapes de sa vie dans les dessins, bien qu’ils soient disposés de manière anachronique d’après les recommandations de l’artiste. « Il serait ridicule de classer mes dessins en fonction des périodes qu’ils représentent. Cela tendrait à dire que les derniers sont ceux qui marquent le plus ce que je suis alors que c’est faux. Les moments les plus importants de ma vie sont tout aussi anachroniques que la disposition de cette exposition. »

      La logique de la scénographie est donc très singulière, comme les œuvres. Le spectateur pourra d’abord découvrir, avec étonnement, Death Mother. On aurait en effet pu croire que c’était l’élément déterminant de la carrière d’Audrey Schwarz alors qu’elle dévalorise l’influence que l’assassinat de sa mère, Amanda Schwarz, a eu sur sa vie. C’est aussi le tableau le moins ambivalent de l’exposition. La mère est dessinée comme un cadavre pourrissant et n’a aucune alternative positive.
      Plus loin, l’artiste raconte l’horreur du viol dans Women. Tableau dans lequel elle rompt avec sa logique bicolore pour y intégrer des touches de rouge tout aussi violentes que rares.
      Vers la fin de l’exposition, Audrey Schwarz narre sa rencontre avec Adami, pivot déterminant de son instinct créateur. Intitulé Father, le tableau montre un homme de dos, aussi rassurant qu’étrange. A la fois ombre paternelle mais aussi image de l’homme qui restera toujours dangereux pour cette ancienne victime de violence sexuelle.

      L’innovation fondamentale de Black Life est l’insertion de photographies réalisées par Audrey Schwarz. Bien qu’elle ne soit jamais le modèle de ses clichés, l’artiste a décidé de les exposer car elle les trouve représentatives de son évolution. « J’ai commencé la photographie il y a deux ans. Je cherche à capter ce point de rupture où l’univers bascule et où le sujet n’est tant pas un être vivant qu’une posture ouvrant à une dimension spirituelle. » Tout comme dans ses dessins, Schwarz montre des images en couleurs sombres : sépia, noir, dégradé de gris. Ses modèles sont souvent des femmes. Le flou est déterminant car il empêche de saisir la situation de la photographie et laisse planer le doute quant à l’interprétation que le spectateur peut en faire. Contrairement aux œuvres picturales, les clichés sont classés sans ordre de préférence mais selon le ressenti de l’artiste. Un tâtonnement qui est à l’image de la jeunesse de ce nouveau talent et qui ouvre déjà la voie à de belles perspectives esthétiques. « Dans ma prochaine exposition, je souhaite réaliser des œuvres alternatives mêlant dessins et photographies.  Des créations hybrides, toujours inachevées, qui reflèteront l’ambivalence de la vie humaine par leur finitude et leur mystère. »

ANNE-SOPHIE WARMONT


EXPOSITION BLACK LIFE D’AUDREY SCHWARZ
DU 12 JANVIER AU 25 MARS 2011
A LA GALERIE ENVIEDART
29 BOULEVARD RASPAIL 75007 PARIS
OUVERT DU MARDI AU SAMEDI
DE 11 HEURES A 19H30

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