Sans titre. (Live de KRS-One @ Southpaw, Brooklyn, NY)

 

Pour un exorcisme musical

 

Quand musique rime avec politique et chanson avec dévotion.

 

Néné, photographe semi-professionnelle originaire d'Annecy, en Haute-Savoie, partage son temps entre son travail de gardienne de zoo et ses voyages photographiques à travers le monde. Ses nombreux périples aux États-Unis, et plus particulièrement à New York, ont été autant d'occasions de réaliser des reportages photographiques sur la culture Rap, Hip-Hop et RnB. Cette image a été prise lors d'un concert du chanteur KRS-One, le vendredi 29 janvier 2010, à Brooklyn.

 

Si la température doit avoisiner les moins dix degrés à l'extérieur, l'atmosphère est brûlante à l'intérieur de la salle de concert Southpaw. Au premier plan du cliché, KRS-One, ou plutôt, le micro de KRS-One (diminutif de Knowledge Reigns Supreme Over Nearly Everyone). Ce micro est un instrument indissociable du chanteur, son « attribut », comme la foudre est l'attribut de Zeus. Cet outil porte la voix du chanteur, disperse sa parole et est, bien sûr, un incontestable symbole de puissance. Pour saisir tous les enjeux de cette image, remontons un peu le temps. Originaire du Bronx, le chanteur de Hip-Hop rencontre Scott La Rock en 1985 et fonde le collectif Boogie Down Productions qui devint très influent à partir du milieu des années 80. Très rapidement, le rappeur se politise ; c'est à lui qu'on doit notamment la création du mouvement Stop the violence. Rappeur, prêcheur, celui qu'on surnomme « the teacher » s'engage dans une lutte pour le respect et la tolérance auprès des populations afro-américaines. Son immense popularité musicale sert ses discours engagés et vice-versa. Impossible, donc, de ne voir sur cette photographie qu'une image de pur divertissement.

 

Celui qui nous saute aux yeux, qui semble prêt à bondir hors du cadre (d'ailleurs, son micro est déjà hors champ) pour nous attraper par le cou et nous forcer à rejoindre son concert, c'est KRS-One. Les yeux exorbités, le visage figé dans une expression de joie mêlée de peur, comme dirait Baudelaire dans son Gâteau, la sueur perlant de son front jusqu'à son menton, la main agrippée au micro, telle un oiseau sur sa proie... KRS-One ne chante plus, il prêche. Il est en extase. Ses yeux – des yeux de fou, d'enragé –, ne fixent rien, ils hypnotisent le vide, ils appellent les forces invisibles qui résisteraient encore au chanteur. Élément digne d'être noté, le chanteur n'a pas de scène – ou alors il en est descendu. Il est au plus près de son public, de ses admirateurs, de ses fans fanatiques. Combien sont-ils ? Nul ne peut savoir, ils sont partout : ils entourent le chanteur d'une manière inquiétante. À qui appartient ce demi-visage en bas à droite ? On imagine un pécheur agenouillé faisant pénitence. Plus perturbantes encore sont ces mains, au loin, qui brandissent des appareils photo à une hauteur incroyable. On devine la vie qui fourmille hors du cadre. KRS-One se retrouve comme prisonnier de ses adorateurs ; il est Lourdes au mois d'août. Une montagne d'âmes à guérir se l'approprie, afin de lui arracher son suc vital, ou alors tout simplement afin d'écouter sa musique. À l'image des idées du chanteur, le public est éclectique ; ici, tout le monde a sa place, homme ou femme. Respect, amour et tolérance entre les races, tel est le message. L'homme au deuxième plan, qui nous regarde nous, et non pas son maître, est radieux ; son sourire immense disperse toutes nos inquiétudes. Il redonne au cliché une atmosphère innocente ; la joie et l'insouciance sont au rendez-vous, la vie explose, l'espoir aussi.

 

Mais le combat de KRS-One est-il vraiment gagné ? Qui regarde-t-on vraiment dans ce cliché ? Ou plutôt, qui nous regarde ? L'épicentre de la photographie n'est pas le chanteur engagé, mais un demi-visage d'homme, au troisième plan, nous fixant d'une manière troublante derrière ses lunettes. On imagine que ce poing brandi vers le ciel, comme un signe de lutte, ou de menace, lui appartient. Mais, impossible de savoir quelle expression parcourt son visage. Est-ce un cri de victoire, un sourire heureux, ou un rictus satanique ? La composition dévoile seulement peu à peu cette paire d'yeux imperturbable et menaçante. Ce détail renverse l'image ; l'insouciance n'est plus de la partie. On découvre que d'autres yeux nous scrutent sans aucun scrupule : deux hommes en haut à gauche, une femme, écrasée par l'homme qui lève son poing, une autre à l'arrière-plan et, enfin, cette brochette d'hommes sur la droite, qui semblent à la dérive. En effet, le bateau est sur le point de couler. Si KRS-One se tient droit, toutes les autres personnes s'avèrent prêtes à chavirer. Encore plus frappant est ce quart d'image, en haut à droite, illisible, ne laissant apparaître qu'un trou noir, du rien, du vide inquiétant. Il n'y a plus aucun doute : le bateau coule, ce Radeau de la méduse encore radieux il y a quelques instants n'échappera pas à son destin tragique. Et nous, spectateurs attentifs, nous rendons compte que nous faisons partie du concert, du bateau ivre, et que nous n'échapperons pas au naufrage. Le tourbillon, dont l'épicentre est la paire d'yeux, va nous emporter avec lui. Bien pis, tous ces appareils photo brandis se jouent de la photographe. Dans cette mise en abyme préoccupante, tel est pris celui qui croyait prendre.

 

KRS-One chante une dernière supplication : « We gotta think futuristic / Strategic, logistical and even mystical / We need a new ritual ». L'espoir demeure, l'art nous sauvera peut-être, la musique, sûrement.

 

 

Diane Routex

 

 

Paroles extraites de All My Men. Album : Maximum Strength: Two Thousand Eight, 2008.

 

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