L'eau de Jouvence - réécriture

juin
27

Cette fois c’est sûr, le Chef va mourir. La nouvelle a fait le tour du village en une demi-heure, et près de cinq cents hommes et femmes se sont réunis spontanément devant sa case. Le Chef est allongé, ses yeux écarquillés de peur fixent le plafond. Sa bouche est légèrement entrouverte, comme s’il était en permanence sur le point de dire quelque chose. Peut-être qu’il cherche quelles vont êtres ses dernières paroles ? C’est un truc de chef, ça. 

Autour de lui, il y a trois hommes : ses deux fils et le Docteur.

-         Il faut l’amener à l’hôpital au plus vite, dit le Docteur.

-         L’hôpital est trop loin, répond le fils cadet.

-         L’hôpital ne sert à rien, dit le fils aîné. Ce qu’il faut, c’est du.

-         Qu’est-ce que c’est que ça ? demande le cadet.

-         Un produit miracle. Il n’y a que ça qui peut le sauver.

-         Et on trouve ça où ? Dans la jungle. Ou dans la savane, je sais plus.

-         C’est pour ça que vous me faites venir ? s’énerve le Docteur. Pour une histoire de potion magique ?

-         Personne ne te retient.

-         Bon, qu’est-ce qu’on fait ? demande le cadet.

-         Je t’ai dit. On va chercher du.

-         Je suis pas trop convaincu. On ferait mieux de l’envoyer à l’hôpital, non ?

-         Je croyais que l’hôpital était trop loin ?

-         Faut essayer. S’il reste là, il va mourir. Pas vrai, Doc ?

-         …

-         Voilà, il boude. Tu nous l’as vexé.

-         On s’en fout.

-         De toute façon, ce que tu veux, c’est que Papa meure pour devenir Chef à ton tour.

-         N’importe quoi. Si je voulais devenir Chef, j’aurais plus vite fait de le tuer.

-         C’est ce que tu fais en ne cherchant pas à le sauver.

-         Mais non : comme toi, je cherche à le sauver.

-         Bon, qu’est-ce qu’on décide ? demande le Docteur.

-         Toi, rien. Moi j’ai pris ma décision : Papa reste. Toi et moi, on va chercher le. T’es d’accord, frérot ?

-         J’ai le choix ?

-         Non.

-         Alors ça marche.

-         Parfait. Tu prends la jungle, moi la savane.

-         Encore ?

-         Ben oui.

-         Mais je supporte pas la jungle…

-         Personne ne supporte la jungle.

-         Pourquoi tu décides toujours de tout ?

-         Parce que je suis l’aîné.

-         Ah oui, j’oublie toujours.  

L’aîné se la coule douce dans la savane. Il est obligé de changer d’endroit toutes les heures, à cause des lions. Mais il arrive quand même à s’endormir.

Le cadet, lui, progresse difficilement dans la jungle. Tous les deux mètres, il croise un animal sauvage. Soudain, il se trouve nez à nez avec un nain.

-         Tu cherches quoi ? demande le nain.

-         Du coca.

-         Qu’est-ce que c’est que ça ?

-         Un médicament. Enfin, une potion. Du coca, quoi.

-         Connais pas.

-         Merde. Je le savais.

-         Quoi ?

-         Que ça existait pas.

-         Pourquoi tu cherches quelque chose qui n’existe pas ?

-         C’est pour mon père. Le Chef du village, tu sais. Si on lui donne rien, il va mourir.

-         Le vieux va mourir ? Merde… Qu’est-ce qu’il a ?

-         Il ne bouge plus. Il passe son temps à fixer le plafond avec des grands yeux.

-         Il parle ?

-         Non.

-         Bon, j’ai ce qu’il te faut.

-         Oui ?

-         Suis-moi.

-         Ca va le guérir ?

-         Normalement, oui.

-         Génial. Bon, ben, merci.

-         Pas de quoi. Tiens-moi au courant.

Le cadet rentre au village. Il fonce dans la case de son père et lui fait boire le colacola. Il attend un peu, rien ne se passe : le Chef continue de fixer le plafond avec un air bête.

L’aîné arrive.

-         Salut !

-         J’ai trouvé ! Papa va guérir !

-         Tu as trouvé du fanta ?

-         Non : du colacola. Le fanta, ça n’existe pas.

-         C’est pas parce que tu n’en as pas trouvé que ça n’existe pas.

-         Si le nain ne connaît pas, c’est que ça n’existe pas.

-         Quel nain ?

-         Celui qui m’a donné le colacola. Et toi, tu as fait quoi ?

-         J’ai cherché le fanta.

-         Tu as dormi ? Tu as des petits yeux.

-         Je suis crevé. Je vais dormir.

 

Le lendemain matin, le fils cadet se lève tard. Dès qu’il est debout, il fonce dans la case de son père. Celui-ci est assis sur son lit, souriant et en pleine forme. Il mange son petit-déjeuner.

-         Papa ! Tu es guéri !

-         Oui, mais ce n’est pas grâce à toi.

-         Ah non ? C’est grâce à qui alors ?

-         Eh bien, à ton frère. C’est lui qui m’a guéri. Avec du fanta. Trouvé dans la savane. C’est fou, quand on y pense.

-         N’importe quoi ! hurle le cadet. C’est moi qui t’ai sauvé. Avec du colacola. Trouvé dans la jungle. Demande au nain !

-         Quel nain ?

-         Le nain qui m’a donné le colacola. Supersympa, d’ailleurs.

-         Allons-y !

Le Chef et ses deux fils se rendent dans la jungle. Au bout de quelques heures de marche, ils rencontrent le nain.

-         Salut ! dit le Chef.

-         Ah, bah vous êtes guéri, vous ! Ca fait plaisir, ça !

-         Merci, hein.

-         Pas de quoi.

-         Je me demandais, à qui vous avez donné le… le truc, là…

-         Le colacola ? A lui, là, répond le nain en désignant le fils cadet.

-         Tu vois, Papa ! C’est moi qui t’ai sauvé…

-         Alors tu m’as menti ? demande le Chef au fils aîné.

-         Seulement à moitié. J’ai vraiment cherché du fanta, tu sais, seulement je n’en ai pas trouvé. Ce qui compte, c’est que tu sois en vie !

-         Non, ce qui compte, c’est que tu as essayé de me tuer. Pour ta punition, tu vas rester vivre dans la jungle.

-         Bienvenue ! crie le nain.

-         Oh non, Papa, répond l’aîné… Pas la jungle… Je supporte pas la jungle, tu sais bien…

-         Je m’en fous, fallait réfléchir avant.

-         Combien de temps ?

-         Je ne sais pas. Jusqu’à ce que je change d’avis. De toute façon, c’est ton frère qui va devenir Chef.

-         C’est vrai, Papa ? s’exclame le cadet.

-         Oui, tu l’as bien mérité. Et puis moi, je suis fatigué d’être Chef.

-         Merci Papa…

-         Mais il va être temps que tu te trouves une femme. Un Chef célibataire, ça craint un peu.

-         Oui, Papa.